Ces derniers mois, j’ai transformé mon corps. J’ai minci. Je me suis mise au sport presque compulsivement. D’abord la boxe. Puis les poids. Soulever. Soulever plus lourd. J’ai regardé mon dos se dessiner, mes cuisses durcir, ma taille se creuser. Et surtout, j’ai vu apparaître de nouvelles capacités. Mon corps comme puissance, plus seulement comme image. Dans le même temps, j’ai décidé de me faire tatouer. Premier tatouage. Choisir le dessin. Choisir l’artiste. Prendre rendez-vous. Là encore, je me sens plus forte. Plus présente. Plus souveraine de ce corps. Je décide, je transforme, je marque.
Mais je ne suis pas tout à fait à l’aise avec cette idée de puissance retrouvée. C’est en partie mensonger, puisque cette puissance n’existe pas dans le vide. Elle se construit dans un monde qui a déjà fixé les contours du corps féminin acceptable. Mince, maîtrisé, désirable, discipliné. Alors qu’est-ce que je suis exactement en train de reconquérir ? Une liberté, ou une meilleure place à l’intérieur de la cage ? Je me sens plus puissante. Mais selon quelles règles ? Peut-on parler de réappropriation quand le terrain sur lequel on reprend le pouvoir a déjà été dessiné pour nous ?
Je pourrais raconter ça comme une histoire d’émancipation. Une femme entre dans la quarantaine, devient plus forte, se tatoue, reprend possession de son corps, se plaît davantage. Parfait. Sauf qu’il y a un problème. Je suis shootée au plaisir de retrouver un corps qui ressemble à celui que j’avais plus jeune. Plus mince. Plus conforme. J’aime ce corps-là. J’ai détesté celui lesté des kilos accumulés ces dernières années.
Et c’est là que le récit se fissure. Le corps dans lequel je me sens plus forte est aussi celui qu’on m’a appris à préférer. Plus mince. Plus visiblement jeune. Plus proche de la bonne version du féminin. Alors où finit mon désir et où commence le dressage ? Impossible à dire. C’est peut-être même une fausse frontière : quarante ans de normes ne restent pas à l’extérieur de soi, elles sédimentent, finissent par prendre la voix de l’intime. Ce que je veux est bien à moi. Mais ce « moi » n’a jamais été fabriqué hors du monde. Voilà ce qui dérange : cette puissance que je ressens est réelle. Le plaisir aussi. Et pourtant, ils surgissent précisément au moment où mon corps redevient plus conforme à ce qu’on attend de lui. Je ne suis pas sortie du cadre. J’y ai gagné du pouvoir. Et ce n’est pas du tout la même chose.
On entend : « Je m’habille comme ça pour moi. Je me maquille pour moi. Je fais ça pour moi. » Comme si le désir naissait sous cloche, intact, imperméable au monde. Comme s’il suffisait de prononcer « pour moi » pour blanchir le choix de toute histoire, de toute norme, de tout regard. Mais qui est ce « moi » ? Un sujet pur soustrait à la culture ? Il finit parfois par parler avec notre voix. Alors oui, je peux faire quelque chose pour moi. Mais ce « moi » a été fabriqué au milieu du monde, pas à l’abri de lui.
Et puis il y a ce tatouage. Là, le paradoxe se resserre. Marquer mon corps, ce n’est pas seulement l’embellir. C’est lui retirer un peu de sa disponibilité au regard. Y inscrire quelque chose qui n’a pas vocation à rendre plus conforme. Une trace choisie, définitive, presque territoriale. Et surtout, il sera caché. Presque personne ne le verra. Seulement celles et ceux qui me verront nue. Là, il échappe en partie au spectacle. Ce n’est plus un signe à montrer mais un secret sous la peau, entre moi et moi. Je ne sais plus très bien ce qui m’appartient. Peut-être que rien ne nous appartient jamais tout à fait. Faut-il alors se concentrer sur les effets et non la racine des choses ?
Quoi qu’il en soit, le/mon féminisme se cogne au réel. Les slogans s’écaillent. Aimez votre corps. Refusez les standards. Libérez-vous du regard masculin. Aucune de ces phrases ne suffit à dire ce que signifie vraiment être une femme dans un corps. Les normes existent et nous continuons parfois à désirer ce qu’elles valorisent. Je ne cherche plus une cohérence parfaite mais une marge de manœuvre. Un endroit à l’intérieur de toutes ces contradictions où mon corps cesse progressivement d’être un problème à résoudre pour devenir un lieu depuis lequel vivre.
