Je suis séparée depuis deux ans. Après mon divorce, je n’ai pas cherché à reconstruire une vie amoureuse. J’ai reconstruit une vie, tout court. J’ai vécu quelque temps chez ma mère, trouvé un travail stable et bien payé, reconquis mon indépendance financière, inventé avec mon fils une existence qui ne reposait plus sur le couple comme unité de mesure. Il fallait d’abord refaire le sol. Pendant presque un an, il ne s’est donc pas passé grand-chose côté cœur ou cul. J’étais occupée ailleurs : à construire une vie dont j’étais, pour la première fois depuis longtemps, le centre de gravité.
Puis le sol a tenu. Et quelque chose s’est ouvert. J’ai exploré des choses laissé en jachère : les hommes, les femmes, le sexe, les rencontres, le désir, mais surtout moi à l’intérieur de tout ça. J’ai essayé, refusé, recommencé. J’ai découvert ce qui m’excitait face à ce que j’avais longtemps cru devoir m’exciter. J’ai déplacé des frontières. J’ai appris que je pouvais avoir envie d’un corps sans vouloir connaître son âme, et être bouleversée par quelqu’un sans vouloir construire ma vie avec lui. Il y avait quelque chose de presque méthodique dans cette recherche sensuelle : je faisais l’inventaire de mon propre désir, j’établissais la carte de moi-même.
J’ai découvert au passage que ce début de quarantaine est la période la plus merveilleuse de ma vie. On se connaît enfin assez pour arrêter de bouffer de la merde en espérant qu’elle finira par avoir bon goût. Je ne confonds plus être désirée et être choisie, être choisie et être aimée, être aimée et être bien. Je vais chercher quand j’ai envie. Je baise quand j’ai envie. Je m’attache quand je m’attache et je le dis. Je pose les questions dont la réponse peut me faire mal. Je ne joue plus à la fille détachée pour conserver un homme qui ne m’intéresse que parce que je prétends qu’il ne m’intéresse pas. Et surtout, je pars. Je ne passe plus six mois à expliquer à mon propre cerveau pourquoi une situation qui me rend malheureuse devrait quand même me convenir. À quarante ans, le temps commence à montrer les dents. Ça ne me donne pas envie de m’accrocher. Ça me donne envie de dégager beaucoup plus vite ce qui me le fait perdre.
Puis, il y a quelques mois, un homme est arrivé. Plus jeune que moi. Assez pour que nous sachions, dès le début, que nous n’étions pas au même endroit de nos vies. J’ai cru que cette lucidité nous protégerait. C’est une arrogance étrange : croire que savoir empêche de sentir, que voir le précipice dispense d’y tomber. Nous sommes pourtant tombés quelque part. Dans cet endroit rare où deux personnes peuvent être profondément justes l’une pour l’autre et parfaitement inadéquates à leurs vies respectives. Il y a eu le sexe, incandescent. Mais aussi les heures à parler, la musique, les joints sur le balcon, les confidences, les fragilités déposées sans cérémonie. Et surtout cette sensation rarissime d’être reconnue. Pas entièrement comprise, personne ne l’est, mais vue avec une précision inhabituelle. Quelques mois seulement. Mais le temps amoureux se fout de nos unités de mesure : certaines années effleurent à peine, certains mois déplacent des continents. Je pensais vivre une parenthèse magnifique, précisément parce qu’elle n’allait nulle part. Mais les parenthèses ont parfois cette mauvaise habitude de modifier la phrase entière. Cette histoire sans avenir a réveillé en moi un désir d’avenir. Pas avec lui. C’était précisément le problème. Alors, la semaine dernière, j’y ai mis fin.
Je n’ai pas rompu parce que cette histoire ne fonctionnait pas. C’est peut-être précisément ce qui rend la séparation si étrange. J’ai rompu parce qu’elle fonctionnait suffisamment bien pour me révéler ce que je voulais au-delà d’elle. Je ne voulais plus seulement une succession de moments magnifiques. Je voulais un horizon. Quelque chose de construit, de choisi, une personne avec laquelle le présent ne serait pas condamné à rester un présent. Et je savais que ce ne serait pas lui. Non parce qu’il lui manquait quelque chose, ni parce qu’il nous manquait quelque chose, mais parce que certaines incompatibilités ne sont pas des défauts : elles sont des coordonnées. Nous étions deux personnes qui se rencontraient profondément à deux endroits différents de leur existence.
Il y a une cruauté particulière à quitter ce que l’on aime encore. Nous sommes mieux équipés pour comprendre les séparations provoquées par la disparition du sentiment : quelque chose meurt, alors on enterre. Mais parfois rien n’est mort. Il faut pourtant partir. Il faut accepter cette idée contre-intuitive qu’une chose peut être belle et devoir finir, qu’elle peut être juste et ne pas être juste pour nous, ou plus exactement ne pas l’être pour la vie que nous voulons construire. J’ai longtemps cru que la maturité amoureuse consistait à savoir faire durer. Je me demande aujourd’hui si elle ne consiste pas aussi à savoir reconnaître ce qui ne doit pas durer, sans avoir besoin pour autant de le salir.
Parce que j’ai du chagrin. Un chagrin que je ne cherche d’ailleurs pas à contester avec les raisons parfaitement rationnelles qui m’ont fait partir. Je sais pourquoi je l’ai quitté et il me manque. Les deux propositions ne s’annulent pas. Peut-être est-ce même cela que je découvre aujourd’hui : nous passons beaucoup de temps à exiger de nos sentiments qu’ils soient cohérents alors qu’ils ne le sont presque jamais. On peut désirer quelqu’un et ne pas vouloir être avec lui. Aimer une histoire et refuser sa suite. Être certaine d’une décision et souffrir de l’avoir prise. La contradiction n’est pas toujours le signe que nous nous trompons. Elle est parfois simplement la forme que prend la complexité.
Cette séparation m’a surtout ramenée à une idée que j’ai longtemps eue des relations amoureuses. Je pensais l’amour de manière binaire : il y avait les gens avec qui nous étions et ceux avec qui nous n’étions plus. Une relation terminée devait être coupée, rangée, idéalement neutralisée. Je savais parfaitement faire cela. Une porte fermée devenait un mur. Je crois qu’il y avait derrière cette radicalité une manière de me protéger, bien sûr, mais aussi une conception assez pauvre de ce que signifie avoir partagé sa vie avec quelqu’un. Comme si la fin d’une relation devait nécessairement contaminer rétroactivement son existence.
Nous faisons d’ailleurs souvent cela collectivement. Nous racontons les histoires depuis leur dénouement. Un couple qui dure trente ans devient une réussite, comme si la durée nous renseignait sur la qualité de ce qui s’y est vécu. Un couple qui se sépare a « échoué ». Un mariage qui finit en divorce devient presque une erreur de jugement dont les années précédentes seraient la longue démonstration. Nous accordons à la fin un pouvoir exorbitant : celui de réécrire tout ce qui l’a précédée.
Je ne crois plus que les relations fonctionnent ainsi. Le père de mon fils est mon ex-mari et pourtant il n’est évidemment pas un homme appartenant à mon passé. Nous avons cessé d’être un couple, mais nous n’avons pas cessé d’être liés. Notre relation s’est transformée, parfois difficilement, parfois avec fluidité, mais elle continue d’exister parce que certaines histoires ne finissent pas : elles changent de nature.
Je pensais autrefois qu’il fallait faire disparaître les gens pour pouvoir avancer. Aujourd’hui, je ressens presque l’inverse. Je peux les laisser exister derrière moi sans avoir besoin de retourner vers eux. La mémoire n’est pas une invitation. Reconnaître qu’une personne continue d’habiter quelque chose en nous ne signifie pas vouloir la faire revenir. C’est simplement renoncer à cette fiction étrange selon laquelle nous sortirions vierges de chaque histoire, prêts à recommencer comme si personne n’était passé avant.
Car les gens restent. Pas nécessairement dans nos vies, mais dans notre matière. Dans une manière nouvelle de toucher, de parler, de partir. Dans une chanson que l’on n’écoutera plus tout à fait pareil. Dans une peur dont quelqu’un nous a débarrassée ou, parfois, qu’il nous a laissée. Dans une exigence nouvelle. Dans la découverte d’une partie de notre désir. Dans cette phrase que l’on prononce désormais parce qu’un jour quelqu’un nous a appris qu’on pouvait la prononcer. Nous transportons les autres bien après les avoir quittés, et peut-être que grandir consiste moins à s’en débarrasser qu’à choisir ce que l’on garde.
Cet homme sera probablement cela pour moi. Je ne sais pas encore exactement quoi. Il est trop proche pour que je puisse le transformer en récit sans mentir un peu. Pour l’instant, il me manque. Mais je sais déjà qu’il m’a rendu quelque chose que je pensais peut-être perdu : la certitude que je pouvais encore rencontrer quelqu’un et être profondément déplacée par lui. Et paradoxalement, c’est cette relation sans avenir qui m’a rendu le désir d’un avenir amoureux.
Alors je regarde différemment cette accumulation d’histoires derrière moi. Je ne vois plus une série de tentatives dont certaines auraient réussi et d’autres échoué. Je vois une stratification. Des hommes que j’ai aimés, désirés, quittés, qui m’ont quittée, parfois déçue, parfois agrandie. Des relations longues qui ont fini. Des relations brèves qui ont compté. Certaines dont je ne veux plus rien garder, sinon la connaissance de ce que je ne veux plus jamais vivre. D’autres dont le souvenir m’est doux. Toutes ne méritent pas d’être célébrées. Mais leur fin ne suffit plus à les déclarer nulles.
Peut-être avons-nous tort de demander aux histoires d’amour où elles vont pour décider de ce qu’elles valent. Certaines nous accompagnent toute une vie. Certaines ne font que la traverser. Et certaines ont précisément pour fonction étrange de nous conduire jusqu’à l’endroit où nous pouvons continuer sans elles.
La durée mesure le temps. Elle ne mesure pas ce qui reste.
