Quand j'étais lycéenne, mes préoccupations se résumaient à peu près à savoir quel garçon allait me regarder, quelles fringues j'allais porter le lendemain et comment sécher les cours sans me faire prendre. Je n'avais aucune culture militante, aucune conscience particulière des rapports de domination, aucune ambition de changer le monde. À l’époque, mon horizon politique s’arrêtait à mes propres désirs. J’étais trop occupée à négocier les bouleversements de mon corps, les garçons et les petites insurrections de l’adolescence pour songer à celles du monde.
C’est aussi ce qui nourrit mon admiration pour les mobilisations étudiantes. Voir cette jeunesse s’organiser, débattre, manifester, refuser de réduire son horizon à ses seules préoccupations individuelles. À un âge où l’on pourrait légitimement n’avoir d’autre ambition que de se découvrir soi-même, ces jeunes choisissent aussi de se confronter au monde. Ils ont compris ce que tant d’adultes préfèrent oublier : l’ordre établi n’a rien de naturel, et ce qui a été politiquement construit peut être politiquement défait.
Bref, je les trouve remarquables, mais ce qui l’est encore plus, c’est l’acharnement avec lequel on s’emploie à les disqualifier. Il existe une vieille tradition, aussi tenace que la contestation elle-même : dénier à la jeunesse toute légitimité politique au motif précisément qu’elle est jeune. Trop inexpérimentée pour comprendre, trop influençable pour penser, trop idéaliste pour discerner. Son engagement ne saurait procéder d’une réflexion autonome : il faudrait nécessairement y voir la main d’un manipulateur, l’enthousiasme de l’ignorance ou les égarements de la puberté. Comme si la conscience politique était un privilège de l’âge, et non une faculté dont certains adultes semblent avoir depuis longtemps renoncé à faire usage.
La jeunesse est autorisée à penser, tant que sa pensée demeure inoffensive. À s’intéresser à la politique, tant qu’elle se garde d’en faire. À manifester, pourvu que sa contestation respecte les contours de ce qu’elle prétend précisément contester. On lui concède volontiers une conscience politique, à condition qu’elle n’en fasse aucun usage. Ce qui me frappe surtout, c’est l’extraordinaire géométrie variable de la maturité qu’on lui prête. À dix-huit ans, on serait trop jeune pour saisir la complexité du monde, mais assez adulte pour en assumer toutes les contraintes : travailler, cotiser, s’endetter, répondre pénalement de ses actes. Et suffisamment responsable, manifestement, pour être interpellé, plaqué au sol, matraqué ou placé en garde à vue. L’immaturité devient ainsi un argument commode, invoqué pour délégitimer la parole, aussitôt oublié lorsqu’il s’agit de sanctionner les actes.
Encore faudrait-il s’entendre sur ce que recouvre cette fameuse maturité politique. La capacité à déchiffrer les rapports de force, à penser la complexité, à mesurer les conséquences de ses choix ? Ou, plus prosaïquement, l’apprentissage de la résignation ? Car derrière le procès en immaturité intenté à la jeunesse se loge une présomption discutable : celle qui fait de l’âge une garantie de lucidité. Comme si l’expérience ne pouvait produire, aussi, de l’aveuglement, du conformisme, une accoutumance progressive à l’inacceptable. Comme si vieillir signifiait nécessairement mieux comprendre, et non parfois simplement mieux s’accommoder. Et comme si les générations qui ont jusqu’ici gouverné le monde pouvaient se prévaloir d’un bilan suffisamment éclatant pour s’ériger en arbitres de la compétence politique.
Nous léguons à cette génération une planète dégradée, des horizons économiques qui se contractent, des inégalités qui se reproduisent et s’aggravent, des services publics exsangues, une école sommée de réparer les fractures sociales avec des moyens toujours plus maigres. Elle a traversé une pandémie en pleine construction de soi, privée de ces expériences, de ces sociabilités, de cette liberté de mouvement par lesquelles on apprend précisément à devenir adulte. Et nous lui demandons désormais de croire en un avenir dont nous avons méthodiquement fragilisé les conditions d’existence. Le paradoxe est d’une indécence assez remarquable : nous exigeons de cette jeunesse qu’elle se projette dans un monde que nous avons rendu toujours plus incertain, puis nous qualifions son inquiétude d’immaturité lorsqu’elle refuse de s’en accommoder. Nous lui transmettons les conséquences de nos choix, tout en lui contestant la légitimité de les discuter.
Je ne cherche pas à faire de la jeunesse une autorité morale, ce serait substituer au mépris une idéalisation tout aussi réductrice, comme si la lucidité était une propriété biologique dont on hériterait à vingt ans pour la perdre à cinquante. Les étudiants peuvent se tromper, céder aux simplifications, reproduire les dogmatismes qu’ils prétendent combattre. Leur jeunesse ne les prémunit ni contre l’erreur ni contre la bêtise, mais elle ne les y condamne pas davantage. C’est une exigence démocratique basique : reconnaître à leur parole la même dignité critique qu’à celle de leurs aînés, sans tomber ni dans l’indulgence paternaliste, ni dans la disqualification préalable.
On leur répète qu’ils comprendront quand ils seront grands mais peut-être est-ce à nous de mûrir et de comprendre que transmettre un monde ne confère aucun droit sur la manière dont il sera habité. Que l’héritage n’est pas un contrat d’adhésion. Et que les générations qui nous succèdent ne nous doivent ni gratitude pour ce que nous leur laissons, ni docilité devant ce que nous avons échoué à transformer.
